Art et capitalisme : est-ce que l’art est coupable de notre passivité?

Le
photo de Rémi Belliveau

Billet rédigé par Maryse Arsenault

Crédit photo : Rémi Belliveau

Depuis quelques semaines, une tristesse de fin de semestre s’installe, un vide, un temps mort, reprendre mon souffle avant d’entamer d’autres projets importants qui s’en viennent. Je bascule entre le sentiment d’avoir accompli énormément, et la crainte d’être à peine au début de mon pèlerinage. Je me sens confuse plus que jamais quant à pourquoi j’ai décidé d’entreprendre ce diplôme, puisque j’ai toujours eu tellement de misère à suivre le régime académique. Le temps abstrait, j’ai toujours eu de la difficulté à m’y adapter! Le temps horloge, est un produit inventé, issu d’une réalité industrielle, d’une économie capitaliste, et ne correspond pas au temps concret, soit le temps réel que suit le courant de la vie. Tout au long de mon high school et ensuite au bac, j’ai fait la pendule entre l’élève studieuse et l’étudiante révoltée. Et encore maintenant avec ma pratique artistique un peu marginale et mon sujet de thèse qui me stare dans la face, je ne suis pas convaincue. Je ne suis pas convaincue parce que je n’y crois pas à l’académie, tant qu’elle sera aux emprises du capitalisme. Même si faire partie du système nous permet de le contrer, je n’ai jamais voulu prendre part dans la rat race. À devenir artiste, je ne m’en échappe pas pour autant.

Ce qui me rend inconfortable c’est que tout au long de mes études, j’arrive à des conclusions contradictoires à mes convictions. Je me sens hypocrite de chasser le succès, qu’il soit monétaire ou non. L’excuse que je me fais souvent, c’est que ma génétique n’est pas d’une trollée ambitieuse. On est content avec peu, on est heureux dès que c’est vrai, la sincérité nous est chère. Mais ce tempérament n’est pas le meilleur chez l’artiste qui doit se démontrer auprès de ses pairs, se démarquer, se dépasser, impressionner, laisser une trace. Je suis tiraillée entre l’esprit de compétition contemporaine et mes valeurs un peu zen. Quoique de nature optimiste, je m’étourdis par le multitâche dont parlait Véronique dans son dernier texte : même si j’aime actually tout faire, ça ne veut pas dire que c’est mon devoir de tout faire! « It’s better to burn out than to fade away » et moi je refuse de m’évanouir devant cette réalité. Je suis persuadée que mon endurance et mon authenticité vont subir le coup, mais je n’ai pas besoin de presser le pas. Le monde est recouvert de glace noire et je n’ai pas envie de tomber.

Je ne crois pas qu’un billet de blogue soit la meilleure place pour faire d’la grosse philosophie, mais entre les écrits de Kant, Heidegger et Foucault, pour n’en nommer quelques-uns, je déborde de raisons de croire que l’art est une forme d’objectivation, et ce, au péril de notre précieuse quête de liberté… J’hésite encore à faire quelconque déclaration à ce sujet, mais voilà où j’en suis. « L’état capitaliste doit gérer une population d’individus sans nuire à sa productivité, c’est ainsi que l’état capitaliste se permet de gérer son peuple non pas dans la répression, mais dans l’abondance de choix » (Foucault/Lenke/1979/2001). Est-ce que l’art n’est pas chose superflue, un luxe, un éther qui nous garde préoccupés par autre chose que les grosses questions politiques, économiques, et/ou environnementales? Un artiste qui questionne son gouvernement est déjà apaisé par son questionnement, il fait quelque chose de ses mains, de son esprit, à un degré à côté de l’action concrète. Le gouvernement compte quasiment là-dessus, tant que les révolutionnaires sont dans les rues et pas dans le parlement, on peut jouer la comédie.

J’ai toujours pensé à l’art en fonction de pérennité, une tendance humaine à vouloir immortaliser quoi que ce soit. Avoir le contrôle sur sa réalité, genre de territorial pissing, un penchant empirique de prescrire sa vision sur autrui, du moins de croire en un monde meilleur d’après ses propres valeurs. L’artiste et son égo, l’artiste-créateur, l’artiste-génie, l’artiste-inventeur… Même l’artiste-modeste joue à transformer le monde qui l’entoure. Mais qu’en est-il d’être plus réceptif à son environnement, s’adapter à celui-ci au lieu d’intervenir à tout bout de champ? J’suis qui, moi, pour penser que mes valeurs personnelles valent autant chez les autres? J’essaye de comprendre comment, ce besoin de contrôle, le geste de l’artiste, soit autre chose qu’un acte violent. Depuis l’invention du feu, l’avènement de l’agriculture, et son questionnement métaphysique, l’homme croit avoir raison par rapport au reste de l’univers. C’est, à la base, l’objectivation de la matière qui rend l’homme tout puissant. On croit pouvoir formuler, mesurer, sonder le monde réel et venir a des conclusions vraies.

Dans son discours (que j’ai lu en anglais) « The Question Concerning Technology » (1977), Heidegger réfléchit à l’essence de la technologie et choisit d’utiliser le terme Enframing, soit l’acte de vouloir encadrer tout ce qui se dévoile devant nous (ex. : la nature). D’après Heidegger, la nature se dévoile en forme de poésie, que l’homme essaye de déchiffrer (à travers l’art), mais en vain, puisque le fait même de vouloir encadrer tout ce qui se dévoile nous induit en erreur. Il nous est impossible de tout percevoir. Nommer ce qui nous est visible et intervenir de façon technologique, c’est le risque de rejeter tout le reste, toute autre possibilité invisible. Heidegger nous rappelle aussi l’épistémologie du mot techné qui, chez les Grecs, désignait l’art d’élever ce qui est vrai et de nous la montrer dans toute sa splendeur. La nature même de l’art est technologique, agent qui sert aussi à huiler la machine capitaliste. Avec son mécanisme gagnant de toujours changer le but de place, chaque année sa nouvelle trend, chaque génération ses propres enjeux à résoudre.

Dès qu’on s’est aperçu qu’on pouvait produire un surplus, on n’est plus capable de ne se contenter de rien. Il faut toujours viser plus haut, le ciel n’est plus une limite, comment maximiser l’efficacité humaine, le fruit de nos entrailles, mais voilà aussi une condition de l’art. L’artiste est dévoué à se surpasser, trouver le moyen efficace de produire son œuvre, sous l’influence économique du marché. Notre désir de l’esthétique est, d’après moi, le meilleur artilleur du capitalisme : notre ambition incessante de connaître la beauté et le nouveau est une soif inépuisable qui nous garde aux emprises du progrès. Même les richesses de l’âme, soit la quête du bonheur, n’échappent pas au capitalisme. J’y pense puisqu’un peuple heureux est un peuple assouvi. J’ai peur que toutes les causes qui valent d’être débattues soient trahies par l’art. L’artiste a l’impression de contribuer à rendre le monde plus digestible, et sans le vouloir, ça garde les intellectuels calmes…

Textes cités :

The Question Concerning Technology, Martin Heidegger, 1977 p.3-35

The birth of bio-politics: Michel Foucault’s lecture at the Collège de France on neo-liberal governmentality

Thomas Lemke, Economy and Society Volume 30 Number 2 May 2001: 190–207

Maryse Arseneault poursuit présentement sa maîtrise en arts plastiques à l'Université Concordia (MFA Studio Arts). Membre locataire du centre culturel Aberdeen depuis son baccalauréat (Université de Moncton 2006), son baccalauréat (Université de Moncton 2006), Arseneault est une artiste multi-disciplinaire qui s'engage dans sa communauté, notamment avec la Galerie Sans Nom, l'atelier d'estampe Imago, et la Commission Jeunesse pour les arts au Nouveau-Brunswick. Deux fois récipiendaire d'une bourse de création ArtsNB (2007 et 2011), elle signe l'installation d'appropriations Sanguine, Terre Brulée et Autres Angoisses (Galerie d'art Louise et Ruben Cohen 2011, Festival inter-celtique de Lorient 2012, Eastern Edge Gallery 2013) et l'installation performative avec projections Une coupe de cheveux pour la fin du monde (Galerie Sans Nom 2012). L'art de s'envoler / Flyer for Flight sera présenté à la Galerie du Nouvel Ontario au printemps 2015.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>