Culture et agriculture : une histoire d’amitié

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billet rédigé par Marie-Thé Morin

crédit photo : Marie-Thé Morin

C’était il y a quelques années.

Pendant quatre mois, deux fois par semaine, j’ai travaillé avec Anne alors que je dirigeais la création collective qu’elle écrivait avec quatre autres étudiants pour la troupe de leur école secondaire à Plantagenet. J’ai découvert une jeune fille avec des idées tout à fait originales, animée d’une sorte de passion inextinguible qu’on pouvait lire dans son regard curieux.

Pendant le processus de rédaction, c’est elle qui apportait les idées les plus originales. Des idées surprenantes qui demandaient qu’on s’y attarde un peu pour en imaginer toute la portée. Bien sûr, reçues par les mauvaises oreilles, ces idées-là auraient pu tout simplement être rejetées du revers de la main. Inapplicables. Trop complexes. Détonantes. Empreintes d’une liberté débridée qui jaillissait des promenades à cheval d’Anne.

C’est une chose que je n’aime pas avouer, mais c’est humain. Même si je trouvais que chaque jeune de mon groupe était unique et apportait une dimension à l’œuvre collective, j’avais un faible pour Anne et sa façon d’envisager le monde. De fait, une fois terminé mon rôle d’enseignante, nous sommes restées amies. Après le secondaire, elle a pris la direction du Collège Lionel-Groulx pour étudier en techniques de scène.

Nous nous voyons encore à ce jour. En partie parce que j’ai appris à connaître sa mère, Chantal, éleveuse de brebis et grande créatrice de produits non conventionnels dans l’est de l’Ontario.

Je cours les marchés fermiers comme d’autres courent les aubaines. Je suis sans cesse à la recherche des nouveaux et des meilleurs produits locaux, et de la créativité sous toutes ses formes. Si l’artiste nourrit l’âme de son public avec ses œuvres, l’agriculteur créatif nourrit le corps d’une tout autre manière que l’industrie agroalimentaire qui abuse des agents de conservation. J’aime la fraîcheur. C’est pourquoi je me suis fait beaucoup d’amis chez les agriculteurs créatifs. Nous parlons le même langage : création sans compromis, recherche de pureté, de bon goût et de sain équilibre, de respect de la nature et du produit de qualité créé à petite échelle.

Quand j’ai rencontré Chantal, je ne savais pas qu’elle était la mère d’Anne. Un jour qu’elle me faisait goûter, pour avoir mon opinion, les fromages de brebis qu’elle mettait au point, elle m’a demandé ce que je faisais dans la vie. Quand je lui ai dit que j’étais comédienne et auteure, elle m’a parlé de sa fille qui partait étudier en septembre au Collège Lionel-Groulx. C’est là que la ressemblance m’a frappée et que j’ai reconnu les mêmes grands yeux d’Anne, bleus comme l’azur.

Avec une franchise brutale, Chantal m’a alors lancé que, pour elle, le théâtre était une perte de temps. C’était plus un commentaire pour sa fille que pour moi, j’en conviens. Après tout, ma propre mère (qui avait pourtant toujours été très ouverte à toutes mes explorations artistiques) avait aussi eu une réaction adverse à mon choix de carrière pendant quelques mois. C’était à une autre époque quand même. Il y a beaucoup plus de débouchés aujourd’hui, surtout pour quelqu’un comme Anne qui veut devenir régisseuse et directrice de production…

Toujours est-il que je n’ai pas mal pris le commentaire de Chantal. Nous en avons discuté plutôt. Je peux comprendre qu’à première vue un ouvrage immatériel comme une pièce de théâtre peut paraître bien inutile quand, jour après jour, du matin jusqu’au soir, on s’occupe d’une ferme et qu’on fabrique des produits dérivés bien tangibles, que l’on vend, que l’on achète, que l’on consomme. Dans le domaine artistique, nous posons aussi des actions semblables pour créer et diffuser le produit artistique, sauf que l’on s’y prend d’une toute autre manière.

Bref, Chantal et moi avons discuté cette journée-là des aspects mercantiles et économiques de nos réalités. Et nous n’en avons plus jamais reparlé.

Par contre, ce dont nous parlons encore en long et en large, c’est de création. Des produits qu’elle crée avec son lait de brebis, de son yogourt exceptionnel, de son beurre ca-po-tant, de sa crème glacée merveilleuse aux fruits de saison, de son fromage féta sublime. Nous parlons aussi de mes pièces, de mes projets d’écriture, de mes romans et de tous les autres défis professionnels que je relève en étant très mal payée, mais que j’accepte parce que c’est le sel de l’existence, de rester curieux et apprendre, apprendre, apprendre encore. Et essayer, essayer, essayer sans cesse. Comme Chantal avec ses fromages. Comme Chantal qui, avec les coûts d’exploitation d’une ferme, n’est guère plus riche que moi, même si elle se révèle excellente femme d’affaires et qu’elle a réussi à placer ses produits dans bien des boutiques d’Ottawa, dont son merveilleux yogourt qu’on trouve désormais chez Bridgehead.

À quelques reprises ces derniers mois, je suis allée travailler dans le nord de l’Ontario. Chantal parlait chaque fois de partir avec moi, juste pour goûter un peu à ma vie de création. Mais elle ne pouvait pas se faire remplacer à la ferme (ça lui arrive parfois, ce qui lui permet d’avoir une vie). L’idée me plaisait à moi aussi, nous aurions pu être Thelma et Louise dans un road movie d’amitié portant sur la culture et l’agriculture. Même parcours, même combat.

Récemment, j’ai été absente longtemps des marchés fermiers. Mes agriculteurs créatifs s’inquiétaient. J’étais seulement partie dans une nouvelle exploration à but non lucratif, dont je suis revenue plus fauchée que jamais… et en deuil, comme lorsqu’une chose qui a nourri l’âme au plus profond prend fin subitement.

Au moment où j’essayais de revenirsur terre, Chantal m’a envoyé un courriel pour me dire qu’elle s’ennuyait. J’étais un peu honteuse. Je m’étais beaucoup ennuyée aussi et j’avais manqué à tous mes devoirs d’amitié… parce que je n’avais pas les moyens de me payer ses excellents produits et que je ne voulais pas abuser de sa générosité… qui serait immanquablement au rendez-vous.

De fait, après m’avoir gentiment semoncée et invitée à venir me servir de tout ce qu’elle a à offrir, elle m’a encore écrit : « As-tu déjà pensé ce que je serais devenue sans ton soutien et ton engouement pour mes produits? Tu m’as donné confiance, tu m’as convaincue que je faisais la bonne chose. Ça serait trop triste de savoir que tu manges du yogourt… (complétez la phrase avec le nom d’une marque de commerce que vous n’aimez pas, Chantal en a suggéré deux, mais je ne leur fais pas de publicité). »

Comme toujours, Thelma vient au secours de Louise et vice-versa. De toute évidence, nous faisons la paire, comme l’esprit sain dans un corps sain. Je me plais à imaginer un modèle de solidarité et de revendication entre culture et agriculture qui pourrait aider et inspirer d’autres créateurs des deux domaines à s’exprimer. Notre monde ne s’en porterait que mieux. Dans son corps. Sa tête. Son âme.

Chantal et moi le ferons peut-être un jour ce road trip qui nous mènera plus loin ensemble que la destination que l’on aurait pu imaginer toute seule chacune de notre côté.

Cofondatrice de Vox Théâtre (Ottawa, 1979), Marie-Thé Morin a écrit plusieurs pièces, romans, contes, poésies et paroles de chansons. Également comédienne et chanteuse, elle a joué de nombreux personnages mémorables pendant sa carrière de 35 ans pour plusieurs compagnies, dont Vox Théâtre, le Théâtre du Nouvel-Ontario (Sudbury), le Théâtre du Trillium et Triangle Vital (Ottawa). Elle a joué Dorothée dans OZ, qu’elle a coécrit avec Pier Rodier (Vox Théâtre, 2005-2012, 257 représentations). Elle a interprété le rôle-titre dans MAÏTA d’Esther Beauchemin (Théâtre de la Vieille 17, Ottawa, et Théâtre de Sable, Québec, 2000-2009, 200 représentations). Moins présente sur les scènes depuis 2 ans, elle se consacre davantage à l’écriture créative et à la traduction. En plus de la pièce LE TREIZIÈME (de Denyse Gervais Regan), elle a traduit des catalogues d’exposition pour la Galerie 101 (Ottawa) et la Mendel Gallery (Saskatoon). Elle adore cette forme de participation aux arts plastiques qui ont une parenté avec sa passion pour le théâtre. Des pièces et des romans sont en chantier qu’elle partagera sous peu. À l’heure actuelle, elle écrit avec Pier Rodier un spectacle pour la petite enfance, TOUT ARRIVE À TOUTOU, qui sera présenté au Festival de la jeunesse d’Ottawa au printemps 2015.

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