Moi, mes souliers et mes soucis du DIY.

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photo Ryan Ritchie, flickr

Billet rédigé par : Véronique Poulin

Photo : Ryan Ritchie, www.flickr.com

titre de la photo : Caffeinating, calculating, computerating

J’aime les bibliothèques. J’aime l’odeur des vieux livres d’histoire et la douceur des fauteuils cachés dans des racoins qui dévoilent encore plus de livres… Quand je suis entourée par 5 étages de livres, j’ai l’impression d’être à l’abri de ce qui se passe dehors, un peu comme quand j’étais petite et qu’une grosse couverture de laine au-dessus de moi tenue par un morceau de bois me protégeait du monde de l’autre côté. Vous savez, les cinq frères, le nettoyage, les pluies d’automne, le monde imaginaire de l’enfance, parfois ça fait peur. Je gardais mes livres préférés dans ce château de laine, avec mon walkman, mes Barbies, ma flute à bec, et bien sûr, ma lampe de poche.

Rendue adulte, je peux maintenant aller me cacher pendant des heures à tourner les pages de livres qui ont encore des « ’bookmarks »’ de leurs anciens propriétaires. Plus je visite ces endroits, plus je suis fascinée par les lectures des artistes qui ont apporté leur vision au monde en faisant don de leur musique et de leur écriture. Félix Leclerc m’épate. Comment a-t-il pu trouver le temps d’écrire 17 romans et 20 albums au fil de sa carrière? Je sais bien : son épouse l’aidait à écrire. En effet, on dit qu’il partageait avec elle toutes ses inspirations ainsi que les nombreuses idées qui lui traversaient l’esprit à une telle vitesse qu’il ne réussissait pas à toutes les écrire lui-même. Ça, franchement, c’est inspirant.

Voilà ce qui me mène à mon dilemme. Je veux faire comme Leclerc…

Serge Gainsbourg a déjà cité « ’Je connais mes limites. C’est pourquoi je vais au-delà. » » C’est encourageant. Moi aussi je connais mes limites et je cherche à les dépasser. Pour y arriver, je devrais constamment être à la recherche de meilleures façons de faire les choses. D’écrire des chansons, de promouvoir des projets, de supporter ma communauté, et d’être le genre de prof de musique qui reçoit des appels de parents inquiets parce que leur enfant préfère pratiquer son violon au lieu d’aller à la piscine… On peut rêver quand même. Mais quand un rêve devient un devoir, un genre de prérequis pour définir son succès, son inspiration, son image, son bonheur, bref, la limite devient plus visible. J’aimerais croire que c’est plus facile de nos jours, de vivre de ce qu’on choisit comme carrière. Je suis une femme, j’ai beaucoup plus de liberté pour faire mon chemin. Je ne peux certainement pas me plaindre. Je suis une artiste avec un rêve et de plus j’ai reçu la formation qui me permettrait d’accomplir ce rêve. Mais voilà, je réalise que je suis parmi un océan d’artistes comme moi. Un océan sans limites, oui parce que la technologie le permet. La mondialisation, le droit de parole et l’accès à la musique gratuite le permettent.

La génération de mes grands-parents se contentait de bien vivre avec ce qu’elle avait. Mon grand-père écrivait ses chansons sans se soucier de qui les écouterait, de qui les achèterait, de combien de spectacles il aurait à jouer, de combien de « likes », et combien de « follows » il obtiendrait. La génération de Leclerc, de Piaf, de Brel, cette génération semblait pourvoir consacrer son énergie à une seule passion : la musique. Malheureusement, parfois, ce que je ressens, c’est que mon multi-tasking ne mène à rien. Si vous n’avez jamais entendu parler du terme DIY, c’est l’abréviation de « Do It Yourself » ». La nouvelle façon de faire carrière comme artiste indépendant(e). Ma grande question… « How much is too much before we burnout all by ourselves? »

Je me souviens de mes débuts en multitâches ou en « multi-tasking ». J’aime bien constater combien j’étais chanceuse, jeune adolescente de participer dans un bon nombre d’activités parascolaires. Même si mes sentiments à ce sujet étaient plus mitigés auparavant. Venant de Zénon Park, un beau petit village de 250 habitants sur la frontière boréale de la Saskatchewan, là où les champs et les chemins de « gravel » (comme on dit dans mon coin du pays) ne manquent surtout pas. J’avais beaucoup de loisirs. Certains choisis par moi-même et d’autres par ma mère, lesquels j’acceptais, faute de ne pas vouloir trop s’emmerder. Je suivais des cours de musique privés de violon, de piano et de théorie. Je jouais du piano à l’église et je chantais dans la chorale de Noël. Quand venait la saison des compétitions sportives ou musicales, je m’inscrivais dans presque chaque évènement de la région. Je faisais du patinage artistique, du curling, du volleyball, du baseball, j’étais dans les scouts, etc. J’avais un emploi dans un dépanneur qui aidait à payer mes « » shopping trips » » pis mes cigarettes. J’obtenais des bonnes notes à l’école et je faisais de mon mieux pour aider à cuisiner et à nettoyer la maison sans oublier de regardermes émissions préférées à la télé en soirée. À 15 ans j’ai écrit ma première chanson parce que je m’ennuyais.

On peut presque conclure que les gens de mon âge ont été conditionnés à « essayer » d’être bon dans tout. Est-ce la faute de nos parents? Est-ce la faute de notre société? Il y avait certes une bonne intention derrière cette situation. C’était de nous aider à découvrir nos forces et d’apprendre à laisser tomber les choses qui ne collent pas au bâton de « popsicle ». Malheureusement, c’est devenu une attente ou même un prérequis pour bien réussir comme artiste, être un multi-tasker accompli. Voilà une observation qui me trouble un peu. Puisque je suis artiste, je remarque que cette tendance à tout faire circule beaucoup chez moi et chez plusieurs de mes ami(e) s artistes qui essaient de leur mieux d’atteindre cette perfection de « DIY ». Je ne suis certainement pas bonne dans tout, mais je sais que j’essaie.

Voilà la question de tantôt. Comment mes chanteurs préférés d’antan auraient-ils fonctionné en 2014 comme artistes? La réponse à ma question n’est pas évidente…

La mode DIY assure que l’artiste prenne en main la plus grande partie de son boulot. Je suis chanceuse d’avoir une équipe de gérance pour mon projet francophone et une différente équipe avec mon groupe anglophone Young Benjamins. Les temps ont beaucoup changé, les années ou les maisons de disques et les labels d’artistes prenaient en charge tout le marketing et tout ce qui demandait de l’énergie pour que l’artiste n’ait à se concentrer qu’à sa création et à son art sont presque terminées.

Peut-être est-ce pour cette raison que je me cache parfois derrière les murs de la bibliothèque pour rêver sans limites. Pour rêver d’accomplir les mêmes choses que les artistes d’antan tout en restant jeune de cœur. J’aimerais croire que je peux continuer de rêver, que mes poches resteront peut-être vides (mais pas trop longtemps), que je n’arrêterai jamais de sourire aux voisins, et que jamais je ne viderai mes poumons sans avoir pris une grande bouffée d’air qui sent le vieux papier jauni…

Véronique Poulin est une artiste fransaskoise âgée de 25 ans, elle se distingue en tant qu'auteure-compositrice-interprète, multiinstrumentaliste. Bref, elle est une musicienne accomplie et polyvalente, mais elle est aussi écrivaine, enseignante et formatrice pour les jeunes artistes de sa province. En concert Vaero présente des émotions brutes sur des harmonies aux sons folk/pop qui rôlent l’alternatif. Elle côtoie son public avec humour par l’entremise de paroles tantôt nostalgiques et sinistres, tantôt satiriques et légères. En spectacle, Vaero ne cache rien et se manifeste avec aisance. Sa sincérité déconcertante séduit. Cette jeune artiste indépendante des prairies, offre à son public une rencontre authentique et unique. Depuis quelques temps, elle cultive son savoir des arts selon les enjeux qu'elle constate aux contacts des artistes et des travailleurs culturels vu son engagement dans le secteur des arts et de la culture. Bilingue, il est important pour elle de s’enraciner dans sa culture fransaskoise tout en développant une carrière en anglais active et bien ficelée. Elle reconnait que les attentes des industries musicales en français et en anglais sont différentes et spécifiques et elle profite de cette dualité pour mener deux carrières palpitantes de front. Dans ses billets de blogue elle parlera de plateformes différentes qui la mènent à s'exprimer chez les différents groupes de gens qu'elle côtoie. Vous pouvez la repérer par l'entremise de son pseudonyme de scène, Vaero Poulin ou en tant que membre du groupe anglophone, Young Benjamins.

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