L’âge de l’incertitude

Le
Chaos crédit geralt

Billet de Marie-Thé Morin

Photo : Chaos | Crédit photo : Gerd Altmann

Je tire ma révérence de ce blogue où j’ai eu du plaisir à laisser libre cours à ma pensée.

Je tire ma révérence un peu comme je suis entrée en matière.

En me posant des questions sur le temps qui passe. Sur les choses inachevées. Sur les choses qu’on laisse inachevées sans l’avoir voulu. Sur les choses inachevées, parce que bousculées, tuées dans l’œuf, abandonnées, achetées ou modifiées génétiquement, perçues comme trop nouvelles, dangereuses, subversives, hérétiques et que sais-je encore.

Drôle de monde dans lequel nous vivons. Nous vivons dans l’âge de l’incertitude. Le passé n’existe plus et l’avenir n’est pas simple à imaginer. Entre les deux, il y a le présent encombré comme un fourre-tout où l’on met trop de choses à faire tout de suite. Le présent a perdu beaucoup de son ludisme : il est souvent source d’angoisse et d’urgence où le plaisir n’a pas le temps de faire sa niche.

Il faudrait savoir marcher entre Socrate et Épicure pour éviter Kafka. Je m’explique. Si on avait le temps de dire humblement : « Je ne sais pas » et se faire répondre : « Alors, tu sais tout », nul doute que nous arriverions à poser chaque geste avec curiosité et plaisir comme le suggère l’ami Épicure. De nos jours, Kafka a trop d’adeptes et les dédales administratifs, quotidiens, physiques encombrent les vies au point de provoquer une indigestion de la gestion, de la transparence, de la sécurité à tout prix. Il faut cesser d’avoir une peur chronique de la mort (elle est inévitable après tout), peu importent les mesures que l’on met en place pour la retarder et nous donner l’illusion que nous la contrôlons aujourd’hui bien mieux qu’il y a un siècle. Ça, c’est si, à force de trop (vouloir) vieillir, on ne perd pas la mémoire avant de mourir sans plus savoir qui nous avons été.

Pour l’artiste, la pratique est rendue bien compliquée. Rien de tel pour museler un artiste que de lui demander de tout expliquer de A à Z : son processus, son financement, les retombées de son projet, son rayonnement, sa portée, ses partenariats, ses collaborations, ses coproductions, alouette! Dis-moi qui tu connais et je te dirai ce que tu peux faire.

Plus je m’exprime, moins je peux me définir. C’est ce que j’ai toujours cru. Désormais, la charrue est placée avant les bœufs et je dois me définir avant de pouvoir m’exprimer.

J’en ai l’esprit qui déraille. Et je ne suis pas la seule. Autour de vous, avez-vous remarqué le taux d’absentéisme causé par les cas d’épuisement professionnel? Je n’en suis pas là, car je me bats chaque jour pour conserver un équilibre en m’accordant des périodes de création et de méditation absolument essentielles. La question reste entière : quel est l’intérêt de la vie sans la création?

Je vois des artistes dans des emplois de gestionnaire en me demandant s’ils arriveront à sortir leur création de la torpeur et du sommeil s’ils séjournent trop longtemps dans l’univers de la gestion.

Il faut payer beaucoup de comptables et de faiseurs d’images avant de payer un artiste. Sans doute que ce n’est rien de nouveau. Mais à l’âge de l’incertitude, les assiettes rétrécissent et, une fois payés les services de gestion, il ne reste pas grand-chose dans la petite cuillère de l’artiste. C’est à se demander s’il ne persiste pas un fond de la pensée ancienne voulant que les artistes et les créateurs s’amusent dans la vie, et que cela doit bien suffire. Tirer du plaisir de la création, oui, nous en tirons, mais les processus de création et de créativité sont des exercices parfois durs, souvent périlleux, qui se vivent presque toujours dans l’indigence, peu importe le chemin déjà parcouru.

L’âge de l’incertitude entraîne le chaos. S’il n’est pas possible de s’entendre sur une définition du mot « créer », il y a des façons d’en parler qui sont presque des certitudes, comme celles-ci : créer, c’est tirer quelque chose du néant et le faire exister, c’est mettre de l’ordre dans le chaos.

Créer, c’est une tâche essentielle en cette ère prédite par le sociologue et futurologue Alvin Toffler en 1970 dans son livre Future Shock[1]. Ce terme, « Future Shock », décrit l’état d’esprit des personnes et des sociétés confrontées à trop de changements qui se produisent trop vite. Avec la surdose d’information, les gens sont déboussolés. Débranchés du monde, ils sont en proie « à une désorientation et un stress destructeurs », c.-à-d., au future shock. Étonnant que ces réflexions aient été écrites en 1970. Elles pourraient avoir été rédigées hier.

La prochaine étape, c’est peut-être de ne pas épouser le changement juste parce que le changement est inévitable et qu’il est soi-disant toujours pour le mieux. C’est peut-être d’agir avec discernement en connaissant bien nos besoins. Pour connaître nos besoins, nous devons mieux nous connaître nous-mêmes. La création est une clé pour cela. La surconsommation n’est pas la solution au vide de l’existence et nous devons y résister même si, de partout, on nous incite à la pratiquer en tout temps.

C’est évident que la boîte de Pandore a été ouverte et qu’on ne peut plus la refermer. Mais doit-on avaler tout ce qui en sort?

En tirant ma révérence, je nous souhaite de retrouver des élans de création individuels qui deviendront collectifs, des élans qui feront jaillir la lumière pour éclairer la route assez longtemps pour qu’on ait envie de s’y engager, même si on y trouvera encore des virages et des nids-de-poule.

[1] Pour en savoir plus, consultez : http://fr.wikipedia.org/wiki/Future_Shock

Cofondatrice de Vox Théâtre (Ottawa, 1979), Marie-Thé Morin a écrit plusieurs pièces, romans, contes, poésies et paroles de chansons. Également comédienne et chanteuse, elle a joué de nombreux personnages mémorables pendant sa carrière de 35 ans pour plusieurs compagnies, dont Vox Théâtre, le Théâtre du Nouvel-Ontario (Sudbury), le Théâtre du Trillium et Triangle Vital (Ottawa). Elle a joué Dorothée dans OZ, qu’elle a coécrit avec Pier Rodier (Vox Théâtre, 2005-2012, 257 représentations). Elle a interprété le rôle-titre dans MAÏTA d’Esther Beauchemin (Théâtre de la Vieille 17, Ottawa, et Théâtre de Sable, Québec, 2000-2009, 200 représentations). Moins présente sur les scènes depuis 2 ans, elle se consacre davantage à l’écriture créative et à la traduction. En plus de la pièce LE TREIZIÈME (de Denyse Gervais Regan), elle a traduit des catalogues d’exposition pour la Galerie 101 (Ottawa) et la Mendel Gallery (Saskatoon). Elle adore cette forme de participation aux arts plastiques qui ont une parenté avec sa passion pour le théâtre. Des pièces et des romans sont en chantier qu’elle partagera sous peu. À l’heure actuelle, elle écrit avec Pier Rodier un spectacle pour la petite enfance, TOUT ARRIVE À TOUTOU, qui sera présenté au Festival de la jeunesse d’Ottawa au printemps 2015.

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