Du créer seul au vivre ensemble

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Retour sur une expérience de médiation culturelle

Billet de Jonathan Roy

Vidéo et crédit | Chris LeBlanc [Le Blanc Tape]

L’idée par défaut de l’artiste, dans la perception collective, le veut généralement solitaire, isolé, voire pas ou peu impliqué dans la vraie vie de la cité. Tout seul dans son atelier, à sa table de travail ou au fond de son bar, il est facile de le cantonner à l’idée reçue de l’artiste travaillant pour lui et pour une poignée de pairs. Comme j’œuvre principalement en poésie, c’est d’autant plus facile de me rallier à ce modèle, d’en faire un archétype à incarner pour réussir, le geste même de l’écriture étant en soi perçu comme étant profondément introspectif et son décodage réservé à quelques initiés.

Or, depuis quelques années, je me suis heurté à un paradoxe important, à une idée a priori difficilement compatible avec cette vision par défaut : il me semblait que la pratique de la poésie, de l’art en tant que prise de parole primale, pourrait pourtant bénéficier à tous, au-delà du carnet du poète, du monde du livre et des lancements peu fréquentés. Il me semblait que les effets bénéfiques d’une prise de parole libre et créative, viscérale, pourraient contribuer à construire des citoyens plus émancipés, plus heureux, et mieux habiletés à prendre la parole pour fabriquer un espace de vie à leur image tout en meublant le mien. Bref, que ce serait peut-être en démocratisant l’expérience artistique, en la rendant accessible à toutes les tranches de la société, qu’on pourrait aspirer à une vie commune moins divisée, opposant ceux qui sont en mesure de prendre la parole et ceux qui ne le sont pas.

En ce sens, dans le développement de ma démarche et de ma réflexion sur les diverses positions possibles du poète et/ou de l’artiste, le projet national de médiation culturelle de la Fédération culturelle canadienne-française (FCCF) tombait à point en offrant la chance, par la pratique, d’explorer la zone de convergence entre les deux idées a priori contradictoires, par l’adoption d’un démarche capable de « donner accès et rendre accessible la culture aux publics les plus larges, valoriser la diversité́ des expressions et des formes de création, encourager la participation citoyenne, favoriser la construction de liens au sein des collectivités, contribuer à l’épanouissement personnel des individus et au développement d’un sens communautaire ».

En début de route, une séance de formation intensive à Montréal, offerte par la FCCF et dirigée par Culture pour tous et les experts, tous plus inspirants les uns que les autres, dont ils ont su s’entourer au fil des années pour réfléchir, développer et expérimenter autour du concept de la médiation culturelle. Un lieu de rencontre dans tous les sens du terme : rencontre avec les intervenants, leurs approches, leur passion commune pour l’art et le bien d’autrui; rencontre avec les autres participants du programme, de la Colombie-Britannique et de l’Ontario, et avec les autres réalités canadiennes, leurs communautés, leurs défis, qui malgré la distance, se ressemblent beaucoup; rencontre, aussi, avec ce nouveau concept qui venait mettre des mots sur un sentiment déjà existant… et dont, justement la rencontre est au cœur, et qui viendrait nous rassembler autour d’un projet commun.

Ensuite, c’est le retour à Caraquet. Le temps fait sa job, les idées mûrissent, je les partage autour de moi et le projet se développe. Et c’est là, au hasard des rencontres, dans l’organicité de la vie communautaire, que je croise Denise, l’enseignante du groupe avec lequel je finirais par travailler, à qui je parle du projet d’écriture que j’ai en tête. C’est que Denise est une enseignante spécialisée, qui travaille avec des adolescents qui évoluent en marge du système scolaire, la classe PHARE. Une gang d’ados, de raccrocheurs, que la vie n’a pas épargnés mais qui m’ont semblé avoir une force, une capacité de résilience que je n’avais certainement pas à leur âge. Du monde qui se sentent tenus à l’écart – du système scolaire, oui, mais qui en plus habitent presque tous en périphérie de Caraquet, du « centre » et ne se sentent pas interpellés par la vie culturelle qui s’y déroule; du monde à qui ça vaut la peine de donner la parole, en somme! Ensemble, on explorerait la question du territoire, de leur territoire, de notre territoire.

On commence donc, en janvier, à travailler ensemble. Et parce que pour écrire, il faut commencer par avoir lu un peu de poésie, on se fait un petit trip de lecture ensemble. 1 h à lire juste de la poésie acadienne, 40 ans de poésie acadienne, à voix haute et à tour de rôle, de Raymond Guy LeBlanc à Dominic Langlois (tous deux médiateurs à leur façon, d’ailleurs, par leur façon de faire vivre la poésie dans les livres, mais aussi à l’extérieur). Faire rouler les mots dans la bouche autrement, c’est déjà une expérience nouvelle pour bien des gens…

Ensuite : cadavre exquis, jeu surréaliste et ami depuis son invention de l’atelier d’écriture. Moi, l’artiste, le weird avec ses jeux de papier plié. Eux autres, les bons déjà sans le savoir. Premier essai, un coup remanié, ça donne ça : « sur la glace la vie/aimera/sans savoir pourquoi/l’aigle agile aveuglera/la vie le ciel rose/jusqu’à respirer/la vieille paix ». Ils sont impressionnés d’eux-mêmes. J’ai toujours aimé les cadavres exquis en ce qu’ils me semblent directement liés à l’inconscient d’un groupe à un moment très précis, comme si les liens étaient toujours plus forts qu’on le croit. Et ici, avec le recul, je le lis presque comme un présage du travail qui nous attendait, des quatre ateliers annulés pour cause de tempête et de la résilience dont j’aurais besoin pour poursuivre. Mais comme dans le poème, « sur la glace la vie/aimera/sans savoir pourquoi ». Et la vie a quand même pris le dessus sur la glace, par amour pour le projet, mais aussi pour les jeunes, que j’avais vus s’allumer (une petite étincelle à la fois) durant les deux premiers ateliers. Et on a fini par finir, par écrire, par explorer le territoire, qui par les écrits proposés, semblait mener vers l’intérieur avant de ressortir.

En formation, le concept qui m’est les plus resté, comme une ligne de conduite, est celui de la nécessaire adaptabilité de l’artiste en situation de médiation culturelle. Dans la zone de rencontre, entre l’idée initiale et l’apport des participants, la nécessité de demeurer ouvert au changement, à l’évolution. Ouvert, aussi, aux nouvelles avenues. Dans ce cas-ci, l’horaire chambardé par l’hiver a eu une influence sur le nombre de participants en mesure de terminer le projet et il a fallu s’y adapter, réévaluer, continuer d’avancer, inspiré par la résilience qui m’avait tant marqué chez les jeunes, lors de notre première rencontre. Yves Amyot, directeur du Centre de création pédagogique turbine, qui était mon mentor dans le développement du projet m’a d’ailleurs beaucoup aidé à laisser aller les premières idées, à revoir le projet en tenant compte des particularités du groupe et des circonstances. C’était au cœur de l’hiver, entre deux tempêtes, alors qu’il était de passage à Caraquet pour donner une formation au nom de la FCCF aux membres de la communauté, pour unir le plus de gens possible autour du concept de la médiation culturelle et par la bande, autour de ce projet précis. J’étais dans le doute et les ressources mises à ma disposition par la FCCF m’ont rassuré.

Je parle d’adaptabilité, aussi, parce que de l’idée d’un territoire physique, nous en sommes plutôt venus à explorer ensemble celle des territoires individuels qui meublent ce territoire, des vies qui s’y déploient. Une dimension qui m’avait échappé jusqu’à maintenant et à laquelle je ne serais peut-être pas venu aussi rapidement si ce n’était du contact avec les jeunes, de la médiation. Comme quoi, par la médiation culturelle, les démarches personnelles peuvent aussi évoluer, que la pratique artistique « professionnelle » pouvait en bénéficier.
Fruit d’un mélange de hasard et de mobilisation des forces, après avoir dû le remettre en raison des délais, Mai et moi avons fini par tenir le dévoilement de l’œuvre dans le cadre d’un Forum provincial sur la médiation culturelle de l’Association acadienne des artistes professionnel.le.s du Nouveau-Brunswick. Et en plus, à la Boîte théâtre de Caraquet, magnifique salle de spectacle surtout destinée au théâtre, aménagée dans un ancien hangar à poisson et gérée par le Théâtre populaire d’Acadie. Le lieu idéal, avec le public idéal pour une œuvre poétique collaborative qui, au final, flirtait aussi avec les arts plastiques, la vidéo et l’art scénique.

Malheureusement, en raison d’une situation hors de notre contrôle survenue durant la journée, aucun des jeunes n’a pu être présent lors du dévoilement, et j’imagine que c’est là une des réalités liées à la décision d’œuvrer avec des clientèles marginalisées. Malheureusement, ils n’ont pas pu voir les réactions du public ému face à la profondeur de leurs univers, à chaque fois qu’ils apparaissaient à l’écran pour livrer, sur vidéo, les textes de leur création que j’avais intégrés à une longue suite poétique.

Parce que je crois qu’ils doivent absolument pouvoir être spectateurs de leurs créations pour saisir la beauté extraite des quelques séances de travail auxquelles ils ont participé, Denise et moi sommes actuellement en discussion afin de trouver un moment pour leur offrir, en classe, le fruit de leur travail. Ils le méritent bien.

Adaptabilité. Résilience. Générosité. Dans les deux sens, toujours. Voilà, pour moi, les premières bases de ma médiation culturelle.

Et pour la suite des choses, après avoir vu la lumière poindre dans les yeux des jeunes, mais aussi dans ceux des autres artistes de la communauté, je l’entrevois, ou du moins je la souhaite, toute aussi riche de projets, de partenariats et d’échanges. Car ce qui en restera, au-delà du beau, c’est un pas de plus vers le vivre ensemble.

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Ce projet a été développé dans le cadre du projet national de médiation culturelle de La Fédération culturelle canadienne-française développé en collaboration avec Culture pour tous et financé par le ministère du Patrimoine canadien et le Conseil des arts du Canada. Je tiens à les remercier, ainsi que mes partenaires du Centre culturel de Caraquet, du Centre de création pédagogique turbine et de l’Association des artistes professionnels du Nouveau-Brunswick, pour une expérience qui continuera, j’en suis sur, à faire grandir ma pratique artistique.

 

Jonathan Roy est né à Bathurst. L’étude de la littérature à l’Université de Moncton et son profond attachement à son coin de pays l’a amené à écrire et à s’impliquer dans la vie littéraire acadienne. Apprendre à tomber, son premier recueil, a été écrit entre Moncton et Caraquet, où il habite. Jonathan est également directeur de la collection Poésie/Rafale aux Éditions Perce-Neige, qui se consacre aux nouvelles voix coup-de-poing de la poésie en Acadie. Il consacre une partie de ses temps libres à la pratique de la peinture et de la photographie, ce qui alimente son écriture.

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