Histoire disparue

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Eugène Delacroix réalisée en 1830, inspirée de la révolution des Trois Glorieuses

Billet rédigé par Marie-Thé Morin

Tableau : La liberté guidant le peuple | Artiste : Eugène Delacroix 

Avez-vous remarqué? L’Histoire a disparu de nos écrans de télévision. Pas seulement des diffuseurs généralistes, mais même de stations qui se spécialisent, justement, en Histoire. Pourquoi?

L’Histoire est-elle trop manipulable? Les théories de conspiration et de complots mettent-elles trop à mal ses versions officielles?

En travaillant sur un projet d’écriture récemment, on m’a dit que l’aspect historique qu’il contenait était trop grand pour éveiller l’intérêt des jeunes. Et cela, même si le fait historique était en filigrane de l’action qui se passait de nos jours. Curieux. Bizarre. Pour la passionnée d’Histoire que je suis, cette affirmation est incompréhensible. Je suis d’ailleurs convaincue qu’on peut rendre sexy l’Histoire avec un grand H. Et ce n’est certainement pas en l’évacuant des conversations et de nos créations qu’on aidera notre civilisation humaine mondiale à passer à une étape supérieure.

Où allons-nous collectivement? La question se pose de plus en plus. Mais les réponses n’abondent pas. Pourquoi? On pourra invoquer que c’est parce que plus personne ne sait d’où il vient. Que la vie se passe tout de suite, sans vision globale, dans la seconde qui vient et qui meurt, que la vie se passe dans l’instant d’un divertissement qui ne dure pas, dans la minute où naissent, vivent et meurent un éclat de rire ou les pleurs, qu’elle se consume dans l’exploitation d’une richesse naturelle sans penser aux conséquences, qu’elle se déroule dans l’indifférence généralisée envers le projet de loi C-51 qui confère au Service du renseignement de sécurité des pouvoirs extraordinaires pour espionner des Canadiens sur de simples soupçons, comme si on se servait d’une mitraillette pour tuer un moustique.

Et ensuite?

Un autre jour passe, une autre seconde, une autre minute, une autre heure. Où allons-nous collectivement? Nous ne le savons toujours pas. Un pilote suicidaire entraîne tous les autres passagers dans la mort. On s’en indigne. On se dit que ça pourrait être nous. Puis, comme le poisson rouge dans son bocal, on oublie. On oublie qu’on a mangé, et on pense qu’on a encore faim. Ça recommence toutes les 15 secondes. Ça pourrait être drôle, si ce n’était pas désolant.

Si ce n’est pas une méconnaissance totale du passé et de l’Histoire qui en est la cause, c’est quoi alors, le fond du problème? Est-ce qu’il y a trop de sucre dans l’alimentation? Qu’est-ce qui nous empêche de fixer notre attention sur une question plus de quelques minutes à la fois?

Si, comme je le crois, la vie se déroule dans les zones grises, si nous naviguons entre les contradictions, si la destruction est l’envers de la création, comme la haine l’est pour l’amour, le présent se déroule entre deux valeurs, le passé et l’avenir, qui seuls peuvent mettre en perspective les décisions que nous devons prendre. Que ce soit sur le plan collectif ou individuel.

À une époque où chacun a droit à sa petite opinion sur tout et sur rien et peut la publier à toutes les secondes du jour et de la nuit, des opinions souvent écrites sans réfléchir à la lumière d’une émotion violente et fugitive, ne serait-ce pas utile d’avoir une voie derrière et une voie devant pour les mettre en perspective?

Sans perspective historique, comment savoir qu’une mauvaise journée n’est pas la fin du monde, qu’il y a toujours un lendemain? Comment comprendre qu’un « crétin de service » qu’on s’amuse à lapider sur la place publique n’a peut-être commis qu’une petite faute bien anodine qui ne mérite pas tant d’attention? Sans perspective historique, comment avoir un sens critique? Tout ne peut pas être que divertissement dans la vie. Il faut se rappeler (si nous en avons encore la capacité) qu’on peut facilement soi-même devenir le crétin de service un jour…

L’humanité a toujours su oublier et ce n’est pas une mauvaise chose en soi. C’est ce qui nous permet de reprendre le bagage et de continuer. Mais auparavant, l’humanité n’était jamais devenue complètement amnésique, comme victime d’Alzheimer collective.

Et l’artiste dans tout ça, le créateur, quelle place lui reste-t-il? Je ne crois pas au fast food, qu’il soit dans l’alimentation ou dans le divertissement. Bien entendu, on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Mais diffuser un divertissement sans intelligence, sous prétexte qu’il vend, est irresponsable. Si l’artiste n’a plus la possibilité de remonter dans le temps pour créer des parallèles qui éclaireraient notre époque et lui donneraient peut-être un nouvel élan, nous avons trouvé l’ultime moyen de le museler. Car l’originalité, qui prend ses racines dans la liberté, celle qui permet de choisir et de se redéfinir, a besoin de trois axes, elle a besoin de trois temps, comme on en trouve dans toute bonne œuvre, dans toute bonne histoire.

Aujourd’hui plus que jamais, il faut se rappeler d’où vient la liberté. Il ne faut pas oublier qu’elle a toujours été chèrement acquise, au prix d’efforts immenses. Pour l’avoir, on a payé au fil des siècles un lourd tribut de vies humaines. Ce n’est donc pas une valeur à prendre à la légère. Elle peut nous être rapidement enlevée, on peut facilement la gaspiller dans des gestes intempestifs empreints d’ignorance. Liberté et ignorance ne font pas bon mélange : c’est un cocktail explosif. Comme l’artiste est sans doute l’un des derniers remparts contre cette tendance, il doit trouver la force de résister aux politiques de courte vue qu’on veut lui imposer.

 

Cofondatrice de Vox Théâtre (Ottawa, 1979), Marie-Thé Morin a écrit plusieurs pièces, romans, contes, poésies et paroles de chansons. Également comédienne et chanteuse, elle a joué de nombreux personnages mémorables pendant sa carrière de 35 ans pour plusieurs compagnies, dont Vox Théâtre, le Théâtre du Nouvel-Ontario (Sudbury), le Théâtre du Trillium et Triangle Vital (Ottawa). Elle a joué Dorothée dans OZ, qu’elle a coécrit avec Pier Rodier (Vox Théâtre, 2005-2012, 257 représentations). Elle a interprété le rôle-titre dans MAÏTA d’Esther Beauchemin (Théâtre de la Vieille 17, Ottawa, et Théâtre de Sable, Québec, 2000-2009, 200 représentations). Moins présente sur les scènes depuis 2 ans, elle se consacre davantage à l’écriture créative et à la traduction. En plus de la pièce LE TREIZIÈME (de Denyse Gervais Regan), elle a traduit des catalogues d’exposition pour la Galerie 101 (Ottawa) et la Mendel Gallery (Saskatoon). Elle adore cette forme de participation aux arts plastiques qui ont une parenté avec sa passion pour le théâtre. Des pièces et des romans sont en chantier qu’elle partagera sous peu. À l’heure actuelle, elle écrit avec Pier Rodier un spectacle pour la petite enfance, TOUT ARRIVE À TOUTOU, qui sera présenté au Festival de la jeunesse d’Ottawa au printemps 2015.

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