L’Acadie Mythique, ou comment réinterpréter l’archive pour une mythologie actuelle?

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Billet de Maryse Arseneault

Crédit photo : Maryse Arseneault – De droite à gauche L’artiste Paul-Edouard Bourque à coté de son oeuvre et le commissaire Harlan Johnson devant l’oeuvre de François Gaudet.

En passant ma semaine de lecture à Moncton, j’ai eu l’occasion d’assister au vernissage de l’exposition itinérante L’Acadie Mythique, projet de la galerie d’art de l’Université Saint Mary’s à Halifax, présentée pour les prochains mois au Musée acadien de l’Université de Moncton. J’avais déjà en tête de rédiger ce billet de blogue pendant mes vacances, et tenter de mettre en mots quelques idées qui me reviennent souvent sur l’identité acadienne contemporaine, mais voilà que ce projet collectif est venu alimenter mes pensées davantage! J’ai donc décidé de vous faire un compte rendu de mes impressions, en attendant le catalogue bientôt disponible aux institutions participantes, et de garder mes sentiments sur l’identité francophone hors Québec pour un prochain billet.

Une proposition du commissaire Harlan Johnson, en collaboration avec la coordinatrice Mireille Bourgeois et des artistes acadiens d’un peu partout dans les maritimes, les œuvres pour l’exposition de groupe L’Acadie Mythique devaient s’inspirer d’objets historiques et de documents d’archives, provenant des collections acadiennes de nos divers musées. Venant de la Louisiane jusqu’à la Baie Sainte-Marie, en passant par le Maine, l’Île du Prince-Édouard et différentes régions du Nouveau-Brunswick, la brochette d’artistes choisis a revisité des faits historiques et légendes avec une diversité de médiums.

Lors d’une table ronde animée par la directrice du Musée acadien de Moncton, Jeanne-Mance Cormier, quelques notions du « mythe acadien » m’ont particulièrement frappée. Chaque artiste invité avait sa propre démarche face à l’artefact, mais quelque chose venait lier le tout : cette initiative fut, en quelque sorte, une permission de réinventer l’histoire, et ainsi d’actualiser certaines réalités identitaires, pas encore inscrites dans notre symbolique collective, quoique bel et bien présentes dans notre diaspora. La culture de l’imaginaire basée sur le concret c’est magique!

Que ce soit de mettre en chair un personnage qui n’a laissé qu’une preuve écrite de son vécu (Beausoleil Broussard), ou de jouer sur l’idée que la mythologie, c’est aussi une corruption de l’information, l’artiste de Memmeramcook, Rémi Belliveau, réussit à pousser la vraisemblance de ses portraits en incluant des véritables artefacts dans les mains de ses modèles (ex : un registre de baptêmes acadiens dans les mains de Général Moncton). Par ce genre de moyen, l’artiste peut trafiquer l’image et nous faire croire n’importe quoi, mais surtout nous faire remettre en question ce qu’on nous a toujours appris. Voilà la force d’une fibre mythologique, et elle se crée dès qu’on inscrit quelque chose sur papier, dans une chanson, sous un tableau, telle une petite plaquette en or…

Le résultat de l’exposition L’Acadie Mythique est aussi un genre de compression temporelle de l’histoire d’hier et d’aujourd’hui, avec celle même du futur. C’est le cas de l’œuvre de Paul-Édouard Bourque qui a offert une version futuriste de notre personnage favori Évangeline. Déjà connu pour ses appropriations de culture populaire, il a aimé revoir la notion de l’artefact. Avec son expérience en conservation muséale, il connait un respect égal autant pour les objets sacrés que les articles anodins, voire même les déchets de plastique colorés qu’il trouve au sol lors de ses promenades rurales. Dans cette toute récente légende, Évangeline en pèlerinage aujourd’hui, dans sa confusion moderne, se nourrit de bouts de plastique colorés, pensant que se sont des baies sauvages. Cette allégorie vient exprimer un souci actuel de l’artiste face à notre ère de consommation.

Quelle place donne-t-on à l’objet quotidien dans notre vision du précieux? Comment intégrer de nouvelles inventions dans des technologies désuètes? À quel point sommes-nous gouvernés par notre propre intuition (environnementale, spirituelle), ou plutôt guidés par la tradition parfois inchangeante, statique et stérile? Je vois ici un parallèle avec l’offrande d’Alisa Arsenault, Évangeline Ostie, qui rend hommage aux représentations féminines dans notre estime collective, soit Évangeline et la Vierge Marie. L’artiste de Moncton s’imagine une situation plausible, où la religion catholique se serait servie d’un personnage fictif pour nous faire la morale. Alisa ne se trompe pas quant à l’utilisation d’images pures et vulnérables de la femelle acadienne pour garder les jeunes filles intimidées par la société patriarcale. Nous avons tous quelques larmes de nos mères pour en attester à un certain degré.

Le peintre François Gaudet a une approche semblable quant à la réinvention d’un personnage mythique. Son portrait de la Sagouine, avec un corps nu et tatoué, suggère une sexualité sans frontière (mon amie et moi délibérions si, d’après certaines sources, mais sans avoir lu le classique d’Antonine Maillet, la Sagouine n’était pas aussi prostituée avant d’être devenue femme de ménage). Par contre, le fait d’avoir voilé son visage avec l’objet même de son identité – ici la vadrouille à frange qu’elle tient toujours devant elle – me rappelle encore l’aspect parfois violent d’une marque identitaire. C’est qu’à force de connaitre la Sagouine d’âge mur, à la fois humble et sage, accompagnée de sa serpillière, on oublie qui d’autre elle aurait pu être. Comme si une jolie femme aux seins ronds ne pouvait pas être associée à une telle sagesse, et surtout pas à une si belle humilité. François nous propose plutôt une Sagouine guerrière, une facette d’elle qu’on ne voit jamais, mais digne d’une Acadie qui se relève.

Après cette visite artistique, je suis aussi restée fascinée par la possibilité d’une pluralité mythologique — voire identitaire — sur un même territoire, dont parlait l’artiste et commissaire Harlan Johnson dans son introduction du projet. S’inspirant depuis quelque temps de l’histoire liée au territoire, il remarqua la présence identitaire sur les vieilles cartes géographiques de nos régions. En parlant de son œuvre inclut dans l’exposition, il souligne qu’un lieu peut porter plusieurs noms, avec l’exemple de Beaubassin détaillé en mi’kmaq, français, ou anglais, jamais les trois sur une même carte. Une cartographie d’époque vient figer l’identité d’un endroit, dans notre conscience collective, quand la vérité est beaucoup plus fluide et changeante qu’une vision fixe, imposée par la langue du pouvoir.

Il existe toujours des traces invisibles. Cet exemple de palimpseste est une réalité coloniale partout dans le monde, quand les frontières sont négociées en temps de guerre, où quelques peuples concurrents partagent un même territoire. Ce qui résiste aux grands dérangements c’est une mythologie à plusieurs niveaux. Je crois qu’au lieu de nous désunir, avec nos cultures distinctes et disloquées, notre mémoire ancestrale peut agir sur la confluence de peuples divergents, comme le glaçage qui tient ensemble un gâteau à étages.

Maryse Arseneault poursuit présentement sa maîtrise en arts plastiques à l'Université Concordia (MFA Studio Arts). Membre locataire du centre culturel Aberdeen depuis son baccalauréat (Université de Moncton 2006), son baccalauréat (Université de Moncton 2006), Arseneault est une artiste multi-disciplinaire qui s'engage dans sa communauté, notamment avec la Galerie Sans Nom, l'atelier d'estampe Imago, et la Commission Jeunesse pour les arts au Nouveau-Brunswick. Deux fois récipiendaire d'une bourse de création ArtsNB (2007 et 2011), elle signe l'installation d'appropriations Sanguine, Terre Brulée et Autres Angoisses (Galerie d'art Louise et Ruben Cohen 2011, Festival inter-celtique de Lorient 2012, Eastern Edge Gallery 2013) et l'installation performative avec projections Une coupe de cheveux pour la fin du monde (Galerie Sans Nom 2012). L'art de s'envoler / Flyer for Flight sera présenté à la Galerie du Nouvel Ontario au printemps 2015.

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