Se donner les moyens de durer

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Billet de Marie-Thé Morin

Crédit photo : Gabriel Martine pour La Nouvelle Scène

Aujourd’hui, je m’inspire de mon collègue Craig Holzschuch qui a parlé dans le blogue précédent avec enthousiasme des 40 ans du Théâtre de la Seizième à Vancouver. Félicitations d’ailleurs à toute l’équipe! Je ne garde que de bons souvenirs de mes passages chez vous… Et merci pour l’anecdote de la seizième, je ne la connaissais pas celle-là!

Je suis émerveillée par cette incroyable capacité de durer, d’une part dans le monde des arts et, d’autre part, en milieu minoritaire. Par chez nous, à Ottawa, deux compagnies célèbrent leur 35e anniversaire en cette saison 2015-16 : le Théâtre de la Vieille 17 et Vox Théâtre. Ce sont deux compagnies proches de mon cœur pour bien des raisons. Elles partagent le souci du travail bien fait, une foi absolue dans la création et son pouvoir de transformation sociale, un besoin d’intervenir directement dans les milieux scolaire et communautaire pour « contaminer sainement au virus du théâtre » des générations d’enfants et d’amateurs de théâtre de tous les âges. Grâce à leur formidable jeunesse et à leur vitalité, elles continuent de créer selon les valeurs artistiques qui leur sont propres et qu’elles n’ont jamais cessé de cultiver au fil des années.

Avec chaque saison qui passe, elles se font encore plus passeuses d’un savoir créatif qu’elles continuent d’élargir; pour les gens qu’elles « contaminent », elles facilitent l’affirmation de soi en public, en français, sur les scènes ou plus simplement sur les tribunes de la vie de tous les jours.

Malheureusement, le 35e anniversaire de ces deux belles compagnies de théâtre passe un peu inaperçu cette saison, en l’absence de leur lieu de création et de présentation habituelle. En effet, depuis le printemps 2013, les murs de La Nouvelle Scène ont disparu au 333, avenue King Edward à Ottawa. Ils sont en voie d’être reconstruits lentement, patiemment, comme un décor de tournée qui exige une longue et savante logistique pour que tout soit bien à sa place.

L’absence physique de ce lieu que les artistes et les amateurs de théâtre francophones avaient pris l’habitude de fréquenter depuis 1999 nous fait voir à quel point ces salles sont indispensables à toute création, à toute affirmation, à toute identité culturelle.

Avec cette reconstruction qui, lorsqu’elle sera terminée, aura pris plus de deux ans, les amateurs de théâtre se sont éparpillés dans différentes salles de la région d’Ottawa pour voir les spectacles des quatre compagnies fondatrices de LNS (en plus de Vox Théâtre et du Théâtre de la Vieille 17, on y trouve aussi le Théâtre du Trillium et le Théâtre la Catapulte). Pendant cette période, les infrastructures qu’ont dû utiliser les compagnies n’étaient pas toujours bien adaptées à la représentation théâtrale ou aux styles des créations. C’est mieux que rien, pourrait-on dire, mais je parierais que les compagnies ont mis en veilleuse certaines créations pour les présenter dans le nouvel édifice de LNS afin qu’elles soient appréciées à leur juste valeur…

Bref, on ne dira jamais assez l’importance des salles de représentation et de diffusion artistique comme LNS. Elles sont bien plus qu’un lieu où l’on va voir des spectacles : elles incarnent l’identification à une culture, aux expressions francophones locales et d’ailleurs, car elles accueillent aussi des spectacles de toutes les régions du pays.

À l’instar de Craig, qui souhaite une plus grande salle pour sa belle Seizième, je souhaite à la Vieille 17 et à Vox une belle salle de théâtre pour leur 36e anniversaire. De fait, LNS ouvrira ses portes en octobre 2015. Elle permettra aux deux compagnies qui approchent la quarantaine avec de sereines remises en question de multiplier les collaborations pour rendre l’art plus accessible à la communauté francophone. Depuis deux ans, les deux compagnies jubilaires ont d’ailleurs conclu un beau partenariat pour proposer une Série de trois spectacles pour l’enfance, une initiative de longue date de Vox Théâtre à laquelle le Théâtre de la Vieille 17 s’est joint avec plaisir. Ensemble, elles peuvent mieux se positionner pour établir d’autres partenariats qui font boule de neige dans la communauté, notamment avec les conseils scolaires, pour faciliter l’accès des enfants au théâtre.

Comme Craig le mentionnait, nos lieux de rassemblement et de diffusion de la culture francophone ne sont pas assez nombreux. Chez vous, ailleurs au pays, comment ça se passe? Dans son blogue précédent, Véronique mentionnait l’importance de l’éducation musicale dans les écoles. Nous savons tous les effets bénéfiques de la transmission du savoir artistique sur les individus. Au cours des trente dernières années, nous avons bien mieux encadré nos jeunes dans les écoles pour qu’ils puissent développer leurs talents et s’épanouir. Mais une fois sortis de l’école, où peuvent-ils faire valoir leurs talents s’ils veulent faire le métier d’artiste? Le partager avec le public pour que se vivent pleinement les arts et la culture francophones? Ainsi, dans toutes les disciplines artistiques, il me semble qu’il y a aujourd’hui des artistes francophones professionnels qui ont beaucoup à exprimer et qui n’ont rien à envier aux artistes des autres francophonies du monde. Mais ils manquent cruellement de scènes pour se produire.

Paradoxalement, on assiste (du moins dans mon coin de pays) à un désintérêt profond des diffuseurs pour les créations plus personnelles et plus artistiques, notamment dans les domaines de la danse et du théâtre. Cela se fait au profit de spectacles de magie et de variétés (dont je ne veux pas faire faire ici le procès, car toute chose a sa raison d’être). Ces produits sont peut-être plus « digestes », mais ils ne laissent pas une grande impression. C’est comme si on était prêt à encourager les personnes à s’exprimer et à apprivoiser une quête artistique personnelle à l’école; mais une fois qu’ils en sont sortis, on ne veut pas en voir les résultats…

Pour maintenir l’engouement envers les arts et la culture francophones, pour donner les moyens aux francophonies canadiennes de durer, il faudrait multiplier les tribunes pour que puissent s’exprimer les talents artistiques hors des murs de l’école. La véritable fierté naît dans les salles de spectacle et les lieux d’exposition que nous prenons l’habitude de fréquenter. Ces « temples » où l’art peut s’incarner pleinement en français sont complémentaires et indispensables à tout savoir reçu à l’école. Pour paraphraser Yvon Deschamps : « On veut pas (juste) le savoir, on veut le voir (et le vivre) ».

Cofondatrice de Vox Théâtre (Ottawa, 1979), Marie-Thé Morin a écrit plusieurs pièces, romans, contes, poésies et paroles de chansons. Également comédienne et chanteuse, elle a joué de nombreux personnages mémorables pendant sa carrière de 35 ans pour plusieurs compagnies, dont Vox Théâtre, le Théâtre du Nouvel-Ontario (Sudbury), le Théâtre du Trillium et Triangle Vital (Ottawa). Elle a joué Dorothée dans OZ, qu’elle a coécrit avec Pier Rodier (Vox Théâtre, 2005-2012, 257 représentations). Elle a interprété le rôle-titre dans MAÏTA d’Esther Beauchemin (Théâtre de la Vieille 17, Ottawa, et Théâtre de Sable, Québec, 2000-2009, 200 représentations). Moins présente sur les scènes depuis 2 ans, elle se consacre davantage à l’écriture créative et à la traduction. En plus de la pièce LE TREIZIÈME (de Denyse Gervais Regan), elle a traduit des catalogues d’exposition pour la Galerie 101 (Ottawa) et la Mendel Gallery (Saskatoon). Elle adore cette forme de participation aux arts plastiques qui ont une parenté avec sa passion pour le théâtre. Des pièces et des romans sont en chantier qu’elle partagera sous peu. À l’heure actuelle, elle écrit avec Pier Rodier un spectacle pour la petite enfance, TOUT ARRIVE À TOUTOU, qui sera présenté au Festival de la jeunesse d’Ottawa au printemps 2015.

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